Cahiers vaudois
Présentation sommaire
Les Cahiers Vaudois (1914-1919) participent, durant la Grande Guerre, à l’éclosion d’un romandisme vernaculaire fermement opposé à la vision d’une culture helvétiste globale. La revue voit d’emblée s’imposer la figure de Charles Ferdinand Ramuz. Ce dernier, fort d’une certaine réputation d’écrivain acquise durant son long séjour à Paris, parvient à galvaniser un cercle d’intellectuels entièrement acquis à sa cause, et apparaît indubitablement comme l’âme des Cahiers. Entreprise éditoriale autant que tribune d’opinion, Les Cahiers Vaudois publieront des œuvres originales de nature très diverse. Au sein de celles-ci, l’attachement au canton de Vaud et une réflexion sur le statut de la langue française occuperont une place privilégiée.
Christian Corredera & Jean-Baptiste Délèze
Création
En 1912, Edmond Gilliard et Paul Budry lancent l’initiative d’une revue rassemblant des intellectuels et des artistes du «Pays de Vaud». Elle verra le jour le 1er mars 1914 sous le titre péguyste de Cahiers Vaudois. Bien qu'absent durant la phase de la mise en oeuvre du projet (il est à Paris jusqu'au début 1914), Charles-Ferdinand Ramuz en est l’âme, et l'écrivain-phare autour duquel il se construit. La naissance des Cahiers doit être abordée sous deux angles différents. Il apparaît en premier lieu que les auteurs n’avaient pas d’intention bien précise en créant leur revue. Désireux de canaliser leurs aspirations artistiques et leur goût pour la «création et la récréation», Gilliard et Budry se lancent dans l’entreprise de manière désinvolte, sous l’œil sceptique de Ramuz. En témoignent les aspects matériels de l’aventure, négligés aux débuts. En somme, les Cahiers Vaudois répondaient au besoin d'expression artistique d'un groupe d'intellectuels que la disparition de La Voile latine a privé d'un organe et qui ne peuvent se reconnaître ni dans les Feuillets helvétistes ni dans dans la Voix Clémentine maurrassienne. Il apparaît en second lieu que cette verve nouvelle était profondément ancrée dans un milieu, le Pays de Vaud, avec ses préoccupations et son identité propres. Et c’est là toute l’ambition des Cahiers Vaudois: les auteurs rassemblés entendent susciter un éveil artistique en Suisse romande, puisant dans le creuset vaudois en rejetant toute idée de culture suisse. L’épithète «vaudois» du titre témoigne du rôle prééminent que doit jouer le «Pays de Vaud» dans cette expérience latine et romande.
Christian Corredera & Jean-Baptiste Délèze
Equipe
D’emblée, Ramuz apparaît comme le principal artisan de l’entreprise culturelle imaginée deux ans plus tôt par Budry. Après douze années passées à Paris, il décide, en 1914, de retourner en Suisse pour s’installer sur les rives du Léman. Auteur jusque-là de plusieurs ouvrages remarqués à la fois par la critique romande et française, Ramuz jouit alors d’une solide réputation d’écrivain. Voyant en lui le porte-drapeau du romandisme, Budry lui confie la tâche de rédiger le manifeste inaugural des Cahiers Vaudois. «Raison d’être» est le nom de cette authentique déclaration d’intention. Si Ramuz y évoque la place de la littérature helvétique dans le monde, le texte se veut avant tout une puissante revendication du droit à une identité romande propre. En cela, l’acte fondateur apparaît comme un véritable manifeste culturel. L’auteur entend, en outre, favoriser l’éclosion d’une littérature romande bien spécifique. Plus que la clé de voûte des Cahiers (ce qu’il n’est pas), Ramuz fait plutôt figure de référence partagée. «Continuez de nous écrire: tout ce qui vient de vous fortifie», lui écrit du reste Budry. L’auteur va donc agir en modèle et galvaniser ainsi le petit cercle de personnalités regroupées autour de lui. On trouve parmi celles-ci des écrivains (Paul Budry, Adrien Bovy, les frères Cingria et Edmond Gilliard, entre autres), des peintres (René Auberjonois, Henri Bischoff) et un compositeur (Ernest Ansermet). Tous lui sont entièrement dévoués. À bien des égards, les Cahiers Vaudois trouvent en la personne de Ramuz le motif et la justification de leur existence. Doté d’une aura que ses collaborateurs n’ont pas ou pas encore, il est le seul capable de rivaliser alors avec les plus connus des représentants de cet helvétisme contre lequel la revue s'érige, Gonzague de Reynold et Robert de Traz.
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Etapes
Si le contenu des Cahiers Vaudois n’est pas marqué par des « étapes » à proprement parler, une évolution dans la ligne rédactionnelle est perceptible. Les cahiers verts étant consacrés à différents types de textes, ils permettent aux auteurs d’exprimer leurs points de vue non seulement sur l’art mais également sur l’actualité politique. On trouve ainsi dans les premières années d’existence des Cahiers un discours violement germanophobe, qui fait écho au fossé culturel en voie d’élargissement dans la Suisse de 1914. Ces prises de position disparaissent logiquement lorsque cesse l’alternance entre cahiers blancs et cahiers verts en 1915. On discerne progressivement, dans les dernières années de la guerre, une ouverture plus grande vers l’espace culturel d’outre-Sarine. Ainsi, sans parler des liens qui unissent le groupe lémanique avec le milieu culturel zurichois par l’intermédiaire du mécène Werner Reinhart, le ton et la tendance des textes mêmes changent, à l’image de la conférence donnée à Zurich le 9 mars 1918 par Paul Budry, « La jeune peinture romande présentée aux Zurichois ». Retranscrite dans le premier cahier de la 4ème et dernière série, elle se termine en ces termes : « Evidemment, le tableau [de la jeune peinture romande, ndlr.] serait mieux encore s’il y figurait un ou deux génies. Un suffirait ; mais cela est une autre affaire. Nos ambitions ne montent pas si haut. Nous apportons au patrimoine national assez de talents comme cela. Pour le génie, Mesdames et Messieurs, c’est à la Suisse alémane à nous le donner ».
En proie à d’importantes difficultés financières, l’équipe des Cahiers Vaudois se sépare en 1919 après la publication du 8e cahier de la 4e série. Il est à noter toutefois que Ramuz, sous l’impulsion de Werner Reinhart, envisage encore de récupérer l’entreprise jusqu’en 1921. Faute de moyens et de temps, il abandonne finalement le projet, qui ne subsistera plus que sous la forme des Editions des Cahiers Vaudois.
Christian Corredera & Jean-Baptiste Délèze
Aspects formels
Pour son premier exercice (1ère série), la revue se propose d’alterner la diffusion de cahiers blancs et de cahiers verts, chacun paraissant six fois par année et comptant de 50 à 250 pages. La distinction entre les deux publications tient au fait que les cahiers blancs sont attribués à un seul auteur pour une œuvre originale, tandis que les cahiers verts servent essentiellement de tribune à des prises de position collectives. Cette alternance disparaît toutefois dès la deuxième série, les auteurs préférant en effet privilégier la dimension créative sur la critique. Désormais, chaque collaborateur prend en charge un cahier dont il dispose à sa guise. Jusqu’à sa disparition, la revue devient ainsi avant tout une plateforme destinée à accueillir les publications en tout genre : romans, poésies, nouvelles, pièces de théâtre, critiques d’art et de littérature, études historiques, colonnes sur l’actualité politique. De l’aveu même de ses instigateurs, ces cahiers relèvent plutôt de l’entreprise éditoriale (ce qu’ils deviendront effectivement à partir de leur deuxième exercice). Du point de vue de leur présentation formelle, ils tiennent d’ailleurs plus du livre que de la revue ou de la tribune d’action, d’où l’absence de rubriques et de système organisationnel propres aux revues. On trouve, néanmoins, en début ou en fin de cahier quelques annonces ponctuelles d’événements culturels (conférences, concerts, expositions) ainsi que des indications relatives à la parution d’un ouvrage. Enfin, il faut souligner que les Cahiers Vaudois ont publié, durant leur existence, cinq hors-série (ou cahiers spéciaux) consacrés à la production picturale et aux arts plastiques, essentiellement des estampes d’artistes tels que Henry Bischoff.
Christian Corredera & Jean-Baptiste Délèze
Positions
Le ton donné aux Cahiers Vaudois par leurs fondateurs se veut résolument innovateur, anticonformiste et volontiers polémique. Prenant le contre-pied des institutions établies et de l’enseignement officiel, les auteurs dénoncent la littérature moralisante, religieuse et patriotique, débordant parfois du cadre strictement artistique pour aborder des questions d’actualité. Cette génération avant-gardiste juge dépassées les valeurs transmises par leurs prédécesseurs : leur combat s’inscrit dans la continuité des débats qui ont fait chavirer la Voile Latine quelques années auparavant. L’entreprise se dresse avant tout comme une offensive culturelle et un réveil artistique; elle répond à un besoin d’expression latent chez un nombre croissant d’artistes et d’intellectuels suisses romands épris de latinité. Plus soucieux de forme et d’esthétique que de grandes théories, les collaborateurs des Cahiers entament leur quête de nouveauté par un retour aux sources dans le creuset vaudois, sous l’égide de Ramuz. Les textes de la revue s’en prennent frontalement au passé littéraire suisse, refusant l’appartenance à un quelconque courant préexistant. Néanmoins, leur revendication autonomiste marque l’envol d’une littérature romande en gestation depuis la moitié du XIXe siècle déjà.
Déterminés à rompre avec le mythe d’une culture « helvétiste », les artistes impliqués dans l’aventure feront du « Pays de Vaud » leur champ de bataille : « c’est du canton de Vaud seul qu’il peut sortir chez nous quelque chose et c’est terre-là seule qui donnera un jour des fruits », confesse Ramuz. L’équipe des Cahiers Vaudois conteste l’unité de la culture suisse, s’enfermant parfois dans un régionalisme obtus, bien qu’elle s’en défende fortement. A la fois intellectuellement proches de Paris (la plupart des auteurs y font leurs premières expériences), portes paroles autoproclamés de la Suisse romande et purs produits vaudois, les Cahiers laissent subsister une tension irrésolue dans leur esprit même.
Au-delà de l’idée d’un réveil littéraire issu du canton de Vaud, c’est à travers le thème récurrent de la langue que les rédacteurs affirment leur identité : « cette manière de se planter dans son terroir – celui de la géographie, celui de la langue surtout – en refusant et la vaudoiserie sentimentale et l’académisme de bon ton, c’est la source vive des Cahiers Vaudois ». Les auteurs rejettent la possibilité d’une littérature nationale, puisque selon eux, il n’y a pas de langue nationale. Ils entendent bel et bien favoriser l’éclosion d’une littérature romande, mais cherchent à imposer une marque vaudoise sur leur parler français. Le problème posé est néanmoins fondamental : si la langue les rattache à la littérature française, la nation les en coupe. Une question épineuse qui fera couler beaucoup d’encre dans la revue.
Profondément romandistes dans leur orientation et attirés par la culture française, il va de soi que les auteurs se manifestent de façon très nette et engagée contre l’Allemagne dans les pages de leur revue, qui voit le jour parallèlement à l’avènement du conflit mondial. Le moment est opportun pour une telle publication, qui participe d’un sursaut général d’affirmation romande face à l’hégémonie alémanique. Durant les premiers mois de guerre, des prises de positions germanophobes violentes y sont récurrentes ; elles s’atténuent par la suite.
Christian Corredera & Jean-Baptiste Délèze
Financement
Peu de renseignement.
«Après avoir pendant quelques mois ralenti leurs publications, les Cahiers vaudois reprennent leur activité normale. Décidés à poursuivre leur œuvre malgré les difficulté du moment, encouragés à le faire par ces difficultés mêmes, ils ont mis à profit cet apparent relâche pour donner à leur entreprise des bases plus solides et en étendre l’action. D’une part, ils ont réuni un capital de garantie, ce qu’ils n’avaient pas fait jusqu’ici, d’autre part, ils se sont assurés plus étroitement la solidarité de leurs principaux collaborateurs en consituant un Comité de rédaction et d’administration composé des deux propriétaires fondateurs, MM. Edmond Gilliard et Paul Budry, de MM. Ernest Ansermet, F. Chavannes, René Morax, C.-F. Ramuz, avec M. Auguste Brandenbourg comme conseil financier»
«Les Cahiers vaudoise», Gazette de Lausanne, 26 mars 1917.
Rayonnement
Si le public ne s’est pas immédiatement reconnu dans le message culturel et identitaire des Cahiers Vaudois, le bilan de ces cinq années apparaît néanmoins comme positif. La revue a permis à de jeunes plumes en devenir de faire leurs armes et de trouver un public (on pense aux poètes Gustave Roud et Pierre-Louis Matthey). D’autres auteurs, plus aguerris, ont vu certaines de leurs meilleures œuvres éditées et comptent désormais parmi les classiques de la culture romande. La revue a en outre affirmé la convergence de tous les arts en organisant notamment des manifestations, des expositions de peinture et des représentations théâtrales. Ceci dit, les Cahiers Vaudois ont surtout bénéficié à Ramuz. Celui-ci y publia du reste certains des meilleurs textes du début de sa carrière. On pense notamment à «Raison d’être», plaidoyer en faveur d’une Suisse romande latine, qui inaugure les Cahiers lors de sa première livraison et qui offrira à la revue un certain rayonnement. Rayonnement dont une abondante littérature secondaire souvent très peu rigoureuse (en ce sens très peu soucieuses de considérations historiques) se fera largement l’écho. Georges Duplain, notamment, évoque les Cahiers sous un angle romanesque et n’hésite pas à apparenter l’entreprise au «mythe». Une chose néanmoins est sûre, Ramuz, Budry, Gilliard et les autres collaborateurs, malgré certaines tensions entre eux, s’accorderont toujours pour encenser rétrospectivement leur expérience vécue au sein des Cahiers Vaudois.
Christian Corredera & Jean-Baptiste Délèze
Textes programmatiques
«C’est l’opinion presque unanime des écrivains romands que la revue est un genre suranné, que ces recueils incohérents sont également contraires à la production artistique et à la formation d’un goût public. Forts de cette idée, il est venu à l’idée de quelques uns d’entreprendre une publication nouvelle, dont les « Cahiers de la Quinzaine » pourraient fournir le modèle. a) Ces cahiers seraient une publication exclusivement romande. b) Chacun des collaborateurs disposerait à son tour d’un cahier entier (de 50 à 250 pages in-12), où il serait son maître. Ni contrôle, ni censure d’aucune rédaction, la direction n’intervenant que dans le classement des cahiers, pour empêcher que deux œuvres du même genre ne se suivent de trop près […]. c) Deux collaborateurs peuvent s’entendre pour occuper un cahier, mais l’unité d’inspiration, de sujet ou de genre demeure strictement réservée. d) Les cahiers entendent favoriser l’invention libre, ils ne publieront donc de la critique que par exception. Par critique, nous n’entendons pas celle qui crée des idées, mais celle qui palabre sur les idées d’autrui. Nous ne publierons ni notes ni chroniques […]. e) Vous êtes donc invités […] à proposer un titre à ces cahiers. On [Ramuz, ndlr.] a suggéré Cahiers Vaudois, qui sonne bien, et signifie seulement que cette publication paraît en terre vaudoise.»
Paul Budry, lettre du 25 février 1913 aux onze collaborateurs pressentis
« Laissons de côté toute prétention à une « littérature nationale »: c’est à la fois trop et pas assez prétendre. Trop, parce qu’il n’y a de littérature, dite nationale, que quand il y a une langue nationale et que nous n’avons pas de langue à nous; pas assez, parce qu’il semble que, ce par quoi nous prétendons nous distinguer, ce sont nos différences extérieures. On les a si souvent énumérées, qu’il serait inutile d’y revenir ici. Qu’on oppose notre régime politique, notre religion ou notre morale à celui et à celles des pays voisins, c’est ne voir toujours que l’objet « en soi ». Et notre chemin va dans l’autre sens. Personne le suivra-t-il jusqu’au bout ? C’est ce que nous ne pouvons savoir. Mais qu’il existe, un jour, un livre, un chapitre, une simple phrase, qui n’aient pu être écrits que chez nous, parce que copiés dans leur inflexion sur telle courbe de colline ou scandés dans leur rythme par le retour du lac sur les galets d’un beau rivage, quelque part, si on veut, entre Cully et Saint-Saphorin, – que ce peu de chose voie le jour, et nous nous sentirons absous ».
Charles-Ferdinand Ramuz, Raison d’Être. Série 1, Cahier No 1, 1er mars 1914.
Avis contemporains
«Une revue nouvelle de littérature et d’art, les Cahiers vaudois, va paraître mensuellement à Lausanne. La direction en est confiée à MM. Paul Budry et Edmond Gilliard, la gérance à M. Constant Tarin, libraire. […] A l’occasion du passage à Lausanne de M. Louis Dumur, et en l’honneur de l’excellent écrivain suisse, les Cahiers vaudois ont donné hier soir leur dîner inaugural. Au dessert, M. Paul Budry a souhaité la bienvenue à M. Louis Dumur qui lui a répondu en évoquant avec éloquence les souvenirs d’enfance et les impressions ressenties à Lausanne et en félicitant les organisateurs du dîner d’avoir pour la première fois réuni des écrivains romands en terre romande. Puis M. Edmond Gilliard a présenté les Cahiers vaudois. Ce sera, a-t-il dit, une revuel indépendante, répondant au besoin d’union qui réunit aujourd’hui tant de forces variées. Les cahiers vaudois ne publient pas de manifeste. Ils donneront au groupe de leurs collaborateurs l’occasion de prouver par des œuvres ses raisons, tant individuelles que solidaires, d’exister. […] Il nous reste à souhaiter que l’avenir soit propice aux Cahiers vaudois. Ils ont un rôle à jouer, en étant ouverts à toutes les idées, accueillants pour tous les genres de talent. Nous ne doutons pas qu’ils atteignent leur but intéressant, utile, au surplus pour les arts et les lettres sous l’habile direction qu’ils se sont données.»
«Les Cahiers vaudois», Gazette de Lausanne, 2 juin 1914.
- Paul BUDRY (1883 - 1951)
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Paul Budry est né d’un père pasteur à Cully (VD) en 1883. Il étudie la théologie à Lausanne, puis passe les premières années de sa vie à l’étranger. De retour en Suisse en 1905, il effectue une licence en lettres, et enseigne dans le canton de Vaud. Il approche le milieu des arts plastiques par le biais de la critique et organise la première exposition cubiste de Suisse en 1913. Il rédige également un certain nombre de monographies de peintres romands, contribuant ainsi à leur renommée. Soucieux de nouveauté, Budry est l’initiateur de la création des Cahiers Vaudois, revue en gestation depuis mai 1912, aux côtés d’Edmond Gilliard et de Charles-Ferdinand Ramuz. Il participe avec eux à la recherche d’une dimension poétique propre au canton de Vaud. Si le 1er mars 1914, lors de la sortie du premier volume des Cahiers Vaudois, il n’a à son actif aucune publication d’envergure (si ce n’est quelques écrits dans la Voile Latine), Budry sera par la suite l’auteur de plusieurs romands (Le Hardi chez les Vaudois, 1928 ; Trois hommes dans une Talbot, 1928). A Paris, à la fin de la Grande Guerre, il fonde une maison d’édition avec son frère Jean, Les Ecrits Nouveaux, et publie les Manifestes DaDa. Manquant de peu l’obtention de la Chaire d’histoire de l’art de l’Université de Lausanne en 1933, il est engagé l’année suivante au poste de directeur du siège lausannois de l’Office national suisse du tourisme. Toujours présent dans les sphères littéraires et artistiques romandes, il fonde en 1944 l’Association des écrivains vaudois, dont il est le premier président. Il décède en 1949 à Lens (VS), sans avoir connu le rayonnement de son collègue Edmond Gilliard, encore moins le prestige de Ramuz.
Christian Corredera & Jean-Baptiste Délèze
- Edmond GILLIARD (1875 - 1969)
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Poète et critique littéraire, Edmond Gilliard est un personnage central de la vie culturelle romande de l’entre-deux-guerres et de l’immédiat après-guerre. En 1913, il fonde avec Paul Budry Les Cahiers vaudois, au sein desquels il défend une littérature typiquement romande.
Il obtient sa licence ès lettres en 1901 et part pour Paris, où il reçoit l’enseignement d’Edouard Rod et fait quelques rencontres déterminantes (en particulier le philosophe S. U. Zanne). De retour à Lausanne en 1904 Edmond Gilliard enseigne au Collège cantonal. Actif dans le domaine artistique, il est par ailleurs l’auteur d’articles, de critiques, de comptes-rendus et de conférences. Un court passage en 1911 à la Bibliothèque Universelle (« Chronique suisse romande ») marquera chez Gilliard le dégout de l’office académique et des institutions strictement établies. En 1914, c’est par la fondation d’une entreprise neuve et originale, les Cahiers Vaudois, avec Charles-Ferdinand Ramuz et Paul Budry, qu’Edmond Gilliard réalisera ses aspirations artistiques, offrant jusqu’en 1919 au pays de Vaud un réceptacle pour ses talents en mal d’édition.
Les années qui suivront seront pour Gilliard les plus florissantes : instituteur au Gymnase cantonal, auteur d’une vingtaine de romans, conférencier, éditeur… La publication remarquée de son essai Du Pouvoir des Vaudois en 1926 témoigne de son attachement à l’usage de la langue française dans le cadre culturel suisse romand, thème qui sous-tendait déjà une partie de la production des Cahiers. En 1935, retraité, il quitte la Suisse romande pour la France, qu’il devra ensuite abandonner pendant la guerre. Continuellement actif au plan littéraire, encourageant les jeunes auteurs, Edmond Gilliard continuera sa carrière d’écrivain à Paris, préférant ce cadre plus anonyme, malgré la maigre estime qu’on y réserve à ses textes. Il décède à Lausanne à l’âge de 94 ans.
Christian Corredera & Jean-Baptiste Délèze
- Charles-Ferdinand RAMUZ (1878 - 1947)
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Né à Lausanne en 1878 d’une famille de petits commerçants, Charles-Ferdinand Ramuz obtient une licence ès Lettres de l’Université de Lausanne en 1900 et part pour Paris. Il s’y adonne à l’écriture mais doit revenir en Suisse en automne 1901 pour raisons financières. Il enseigne alors au Collège d’Aubonne durant quelques mois, avant de repartir à Paris en 1902. Il fera dès lors de nombreux aller-retour entre la capitale française et la Suisse, écrivant à Paris, avant de revenir définitivement à Lausanne en 1914. Son premier recueil de poèmes « Petit Village » publié à Genève en 1903 est bien accueillit par la critique. Il participe au recueil collectif « Les Pénates d’Argile » en 1904. Son premier roman « Aline » est publié en 1905 chez Perrin à Paris. Nominé pour le Goncourt en 1907 pour son roman « Les circonstances de la vie », il se forge alors une réputation d’écrivain vaudois de langue française. Sa participation à la « Voile latine » reste confidentielle, alors qu’il sera le principale auteur de la revue qu’il co-fonde en 1914 avec Edmond Gillard et Paul Budry, les « Cahiers vaudois ». Considéré dès lors comme l’écrivain majeur de sa génération, il publie de nombreux romans : « Histoire du soldat » (1918), « Le règne de l’Esprit malin » (1917), « Présence de la mort » (1922). Après une période de vaches maigres durant l’après-guerre, il est publié chez Grasset avec « La Grande Peur dans la montagne » (1926), « Farinet » (1932) ou « Derborence » (1934) et obtient le grand prix Schiller en 1936.
Emilie Prêtre & Paulo Wirz
- Werner REINHART (1884 - 1951)
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Werner Reinhart est issu d’une ancienne famille d’industriels zurichois. C’est en premier lieu le père, Théodore Reinhart-Volkart (1849-1919), qui, parallèlement à son activité commerciale intense, contribue à l’établissement d’un milieu culturel et artistique à Winterthour. Ses quatre fils vont continuer son œuvre : Oscar réunit des collections de peintures en fondant deux musées et Georg enrichit la collection du musée déjà existant ; Hans est journaliste, écrivain et traduit plusieurs œuvres romandes en allemand. Werner quant à lui devient le mécène discret d’une pléiade d’artistes du début du siècle : R. M. Rilke, O. Kokoschka, I. Stravinsky… Son soutien aux rédacteurs des Cahiers Vaudois est considérable. Il s’y intéresse pour la première fois en 1917 suite à une requête du dramaturge René Morax et s’évertue dès lors à soutenir le groupe d’artistes romands jusqu’à la fin de sa vie : Henri Bischoff et Charles-Ferdinand Ramuz lui doivent notamment d’avoir pu produire leurs œuvres sans avoir à se préoccuper d’impératifs financiers. Reinhart assure ainsi presque seul le support financier de l’Histoire du Soldat de Stravinsky et Ramuz (mis en scène en 1918 à Lausanne sous la direction d’Ernest Ansermet). A en croire les riches échanges de courrier entre le mécène et ses protégés, son apport, loin de se limiter à une générosité matérielle, relève également d’un aspect humain important : Werner Reinhart se pose également en ami et confident d’un vaste réseau d’artistes « modernistes » en quête de nouveauté, confrontés au faible intérêt suscité par leurs démarches avant-gardistes.
Christian Corredera & Jean-Baptiste Délèze
Références bibliographiques de la littérature secondaire
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, La Suisse romande au cap du XXe siècle: portrait littéraire et moral , Lausanne : Editions Payot, 1966, 989 p.
-
, C. F. Ramuz. Une biographie , Lausanne : Editions 24 Heures, 1991
-
, Le gai combat des Cahiers Vaudois , Lausanne : Editions 24 Heures, 1985
-
, L’homme aux mains d’or. Werner Reinhart, Rilke et les créateurs de Suisse romande , Lausanne : Editions 24 Heures, 1988
-
, L’Invention de la littérature romande. 1830-1910 , Lausanne : Editions Payot, 1995
-
, Entre tradition et modernisme. La Suisse romande de l’entre-deux-guerres face aux avant-gardes , Berne : Benteli Verl., 2004
