Revues Culturelles Suisses

Revue

Rencontre*

Présentation sommaire

Lancée en 1950 par un groupe de jeunes intellectuels lausannois, Rencontre est une revue littéraire influencée par la conception sartrienne de l’engagement. Ses fondateurs cherchent à faire connaître les lettres romandes, suisses et internationales et militent pour une littérature ancrée dans son temps. Dans cette perspective, les 18 numéros publiés jusqu’en 1953 se veulent un espace de dialogue ouvert aux sujets d’actualité. Cette revue aux références multiples (Sartre, Brecht, Lénine, Camus entre autres) se veut lieu d’échange et de dialogue et invite concrètement à la rencontre, le lectorat étant, au même titre que le comité de rédaction, partie prenante de l’entreprise. Dans le projet des rédacteurs, cette «rencontre» ne devrait d’ailleurs pas se limiter à un périodique, mais bien présider à la création de tout un mouvement culturel. Les dissensions au sein d'un comité de plus en plus politisé sonneront le glas de Rencontre.


Remi Quentin & Kirthana Wickramasingam

Création

La revue Rencontre apparaît en 1950, durant la guerre froide. La Suisse oscille alors entre ouverture sur le monde, après le repli sur soi de la guerre mondiale, et une crainte très forte de l’idéologie communiste. Au niveau des activités culturelles, la «nostalgie conservatrice» de la guerre se voit renforcée par l’anticommunisme ne laissant pas «un large espace de liberté à un art plus contestataire».
Ce sont quelques jeunes licenciés en lettres de l’Université de Lausanne, qui, regroupés sur l’initiative de Henri Debluë, lancent la revue littéraire Rencontre. Elle sera éditée à Montreux. Cette publication répond à un besoin largement ressenti en Suisse romande où l’édition littéraire est alors au plus mal. Dans son premier éditorial, la revue présente ses objectifs avec grandiloquence. Il s’agit de vivifier et de promouvoir la littérature romande, de fournir une tribune aux jeunes auteurs prétérités par l’absence de presse littéraire digne de ce nom et de faire connaître au public romand sa littérature. Animés par un «besoin de grandeur» (Ramuz), les fondateurs de Rencontre aspirent à tirer la Romandie d’une léthargie jugée nuisible à l’épanouissement des talents locaux. Rencontre désire réunir ces derniers et leur permettre de s’exprimer et de se confronter dans l’optique ambitieuse de constituer un «mouvement littéraire romand». Ainsi, via l’édition partielle de textes ou de critiques, la revue entreprend d’encourager et de défendre l’originalité de la production littéraire locale. Les membres de Rencontre préfèrent s’orienter vers la découverte de nouvelles oeuvres plutôt que de se borner à consacrer des auteurs reconnus, le comité affichant sa prédilection pour une littérature engagée, immédiatement liée aux préoccupations de l’après-guerre. En marge de l’activité littéraire, la revue se propose également de prêter attention aux domaines pictural, musical ou encore cinématographique. Enfin, dans la droite ligne de l’esprit d’ouverture sur le monde qu’elle prône, Rencontre ménage un accueil aux grandes littératures étrangères, trop méconnues selon elle. Plus généralement, les rédacteurs de la revue visent une émulation culturelle qui dépasserait les clivages idéologiques ou esthétiques. Désireux de coordonner les efforts entre intellectuels, ils sont de fait proches d’autres revues culturelles tel que Carreau ou Pour l’Art, en parallèle desquelles ils entendent poursuivre «la renaissance vitale splendidement amorcée par les Cahiers Vaudois» (1914-1919).


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Equipe

Les six premiers membres du comité de rédaction de Rencontre sont aussi les fondateurs de la revue. Aux côtés de Henri Debluë, lequel occupe le poste de directeur, on trouve Yves Velan – le plus virulent et celui qui exercera l’influence la plus marquée sur les débuts de Rencontre, Michel Dentan, Jean-Pierre Schlunegger, Jean Messmer et enfin Georges Wagen, seul étudiant en droit, initialement en charge de l’administration. Tous sont membres de la société d'étudiants de Belles-Lettres. Lors du lancement de la revue, âgés d’environ 25 ans, ils manquent d’expérience et n’ont pas encore la moindre notoriété, aucun d’entre eux n’ayant jamais été publié. Si leur revue n’est pas parrainée, ils sont cependant soutenus par quelques personnalités, dont le professeur et helléniste engagé André Bonnard. Ce petit groupe assume ainsi la rédaction comme les aspects matériels, proposant et discutant hebdomadairement les textes à faire figurer dans la revue (l’unanimité était nécessaire pour qu’un texte soit publié). Outre une large participation à la rédaction des chroniques ou notes, où chacun traite de son domaine de prédilection, les rédacteurs de Rencontre y publient également leurs propres textes littéraires (poèmes de Schlunegger notamment) et signent quelques essais critiques (Dentan et Velan sont les plus actifs dans ce domaine). Debluë est en charge des éditoriaux et des textes de réponses aux lecteurs. Autour de ce comité de rédaction très impliqué gravitent nombre de collaborateurs en majorité romands. Les correspondants à l’étranger d’abord, souvent amis personnels des membres du comité, témoignent de l’esprit d’ouverture de la revue, qui entretenait des relations avec le Tessin (via Felice Filippini) et Paris, mais aussi, périodiquement, avec l’Italie, la Belgique, les Etats-Unis et même le Proche-Orient. Collaborent également de nombreux intellectuels qui partagent les préoccupations de Rencontre. Parmi eux, la figure la plus importante est sans conteste celle de l’écrivain genevois Georges Haldas. Auteur d’un nombre d’articles croissant, il entre au comité de rédaction en mars 1952 et s’y imposera rapidement. Son impulsion sera décisive et fera évoluer la revue vers une voie résolument «engagée».


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Etapes

En quatre années d’existence, de janvier 1950 à septembre 1953, Rencontre a connu plusieurs mutations causées en partie par les changements au sein du comité de rédaction. Les 5 premiers numéros sont plus littéraires que les suivants; le 5ème numéro marque en effet le début de l’intervention de Georges Haldas, via une lettre ouverte intitulée «Que voulons-nous ?». Tout en y renouvelant son soutien à la jeune revue, Haldas cherche à la guider voir à la recadrer. Il suggère d’y intégrer des questions politiques, qu’il estime, pour l’homme des années 50, inséparables de la création. Cependant, c’est au 7ème numéro que s’amorcent les premiers véritables changements d’orientation par rapport à la ligne initiale. Au terme d’une année de travail en commun, l’équipe de Rencontre affiche alors sa volonté d’engagement au-delà de la sphère purement littéraire. Ainsi, la section «Questions» ne sera plus consacrée à des points d’histoire littéraire ou philosophique, mais s’attachera à cerner les «problèmes vitaux des hommes actuels». Cette tendance va s’accentuer, et la part du débat idéologique ira en augmentant. Dans le numéro 9-10, l’apparition de la rubrique «Des textes et des faits», qui traite de questions d’actualité, atteste de cette évolution. Le 12ème numéro qui achève la deuxième année d’activité de la revue, marque un tournant plus radical encore : Rencontre y annonce la démission d’Yves Velan (en désaccord avec les vues d’Haldas), bientôt suivie de celles de Dentan et de Schlunegger, soit les piliers du périodique. Georges Haldas, Pierre de Muralt puis Marc Jaccard font leur apparition au comité de rédaction. La dernière année de publication consacre les changements: la revue change de format et prend un visage beaucoup plus engagé, serrant de plus près l’actualité.
Les fortes tensions induites par l’emprise croissante d’Haldas sur le comité de rédaction et les vues militantes qu’il donne à la revue entraîneront d’abord, à l’été 1952, la scission d’avec la coopérative des Editions Rencontre et la démission de Pierre de Muralt. Rencontre s’éteint avec le numéro 18 et ne reparaîtra plus, bien qu'initialement, le comité n’ait souhaité qu’une interruption d’un an. Cette décision n’a pas fait l’unanimité, Georges Haldas et Jean Messmer y étant opposé.


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Aspects formels

Les premiers numéros sont de format in-octavo et les 6 derniers de format plus réduits. La couverture est un carré blanc sur fond rouge puis entièrement rouge. Chaque numéro de Rencontre compte entre 80 et 100 pages sans illustrations. La structure de la revue, assez fixe, s’articule en trois parties principales: textes littéraires, essais critiques, chroniques ou notes de lecture. Les «Pages des Amis de Rencontre» s’ajoutent à ces rubriques principales.
A l’éditorial initial font écho, dans la plupart des numéros, des textes programmatiques signés par Debluë, qui, tout en introduisant les thèmes traités, explicitent ou nuancent les objectifs de Rencontre. La publication d’oeuvres littéraire, souvent inédites, occupe la première place ; poèmes, fragments de romans et courts récits représentent la plus grande part, mais on trouve aussi des pièces de théâtre. Réunis sous la section «Questions», les textes critiques consistent surtout en essais, parfois groupés en études thématiques dont l’unité demeure toute relative. Ils perdent très vite leur coloration littéraire pour s’orienter vers des problèmes plus généraux (politique, philosophie...). Dans un premier temps, Rencontre publie des critiques littéraires et artistiques dans la section «Notes». Divers oeuvres ou auteurs y sont abordés par thèmes (la poésie, le théâtre, le cinéma, le domaine allemand, la peinture, le jazz...). Il est aussi discuté d’expositions, de conférences ou d’autres revues. Enfin, via les «pages des amis de Rencontre», la revue donne une place aux réactions de son lectorat.
En proportion, les textes littéraires représentent les 40% de la revue, légèrement moins à partir du 13ème numéro, tandis que la section «Questions» augmente au détriment des « Notes », jusqu’à devenir la partie principale. Lors de la dernière année de parution, Rencontre prend une nouvelle orientation et les domaines ne touchant pas à la littérature augmentent. Le sous-titre de revue littéraire disparaît. Rencontre ancre sa démarche dans l’actualité et présente, de fait, uniquement des textes – ou des traductions – d’auteurs contemporains. De même, les thèmes traités sont en lien immédiat avec l’actualité (actualité du christianisme, panorama de la littérature suisse actuelle, procès de Pierre Nicole...). La revue publie principalement des auteurs romands (environ 75% du total des textes – dont les rédacteurs eux-mêmes), de préférence encore peu connus, tels que Willy Borgeaud, Philippe Jacottet, Corinna Bille ou Maurice Chappaz, mais livre aussi de nombreuses traductions d’auteurs étrangers, italiens ou espagnols notamment, parfois reconnus comme engagés, à l’instar de Neruda.


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Positions

Rencontre se caractérise avant tout par son refus de séparer littérature et politique, jugés indissociables, et par son ouverture aux littératures étrangères et à la Suisse alémanique. Pour le comité de rédaction, l’écrivain a, plus que jamais, un rôle à jouer dans la construction de la société d’après-guerre. Comme c’est le cas pour d’autres revues culturelles romandes, Jean-Paul Sartre représente un modèle et la «responsabilité de l’intellectuel» est un thème récurrent dans les articles de Rencontre.
Les positions de la revue lui vaudront d’être accusée de marxisme par des journaux de droite ; le comité va éclaircir sa position dans l’éditorial du 11ème numéro, «Rencontre est communiste ?», en expliquant qu’on ne peut se désintéresser «du plus puissant des mouvements qui ‘travaille’ à l’avenir». S’ils sont de gauche et rejettent le capitalisme (n°3, p. 85-86), les membres du comité ne suivent pas pour autant tous la même ligne (Messmer est catholique, Dentan, Schlunegger et Dubluë sont socialistes et refusent l’exclusion prétentieuse d’une Transcendance» (n°3, p. 86)). Seul Velan est communiste et «tous les membres de Rencontre connaissent et citent Sartre mieux que Marx, mais aussi Camus ou Merleau-Ponty» (J. Meizoz). On perçoit également la position de la revue lorsqu’elle remet en question le procès de Pierre Nicole et dénonce les méthodes totalitaires du gouvernement envers André Bonnard.
Sur le plan littéraire, «tournant le dos aux grands auteurs (Ramuz) ou aux maîtres reconnus (Rougemont, Reynold), Rencontre se veut une revue actuelle, découvreuse plutôt que consacrante» (J. Meizoz). A ce titre, elle publie de jeunes écrivains ou des auteurs romands parfois peu connus (Anne Perrier, Jacques Mercanton, Catherine Colomb, Corinna Bille, Maurice Chappaz, Jean Cuttat, Philippe Jaccottet). Désireux de réhabiliter l’artiste, ils s’insurgent contre le «le bon goût académique» régnant, opposant systématiquement dans leurs critiques la fabrication artificielle d’oeuvres à l’expression sincère du vécu et du ressenti. Tout en voulant rétablir les rapports entre le monde littéraire romand et les autres régions linguistiques de Suisse, Rencontre cherche à situer la littérature romande par rapport à Paris, se proposant d’intensifier les rapports avec la capitale française (comme d’ailleurs avec l’Italie et l’Allemagne), mais sous la forme d’un échange uniquement, sans complexe d’infériorité. Selon Haldas, le Romand doit s’affranchir des modes littéraires; il lui faut désormais prendre acte de sa singularité et « traiter des grands problèmes à travers la conscience romande qu’il en a».


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Financement

De l’aveu de ses rédacteurs, Rencontre ne vit financièrement que par les abonnements. En effet, souffrant de son étiquette communiste, la revue ne bénéficie d’aucun subside – Pro Helvetia lui refusant l’aide financière demandée – et ne peut compter que sur quelques modestes dons de sympathisants. Les publicités, au nombre d’une dizaine dans les premiers numéros, sont par la suite quasiment inexistantes; elles concernent avant tout des librairies, des maisons d’édition, ou des imprimeries romandes (dont l’imprimeur de Rencontre Ganguin & Laubscher), mais aussi d’autres revues ainsi que des oeuvres littéraires récentes ou à paraître.
En juin 1950, se constitue la coopérative des Editions Rencontre. Par la création d’une collection littéraire bon marché, les rédacteurs de Rencontre ont dans l’idée d’obtenir une manne susceptible d’affermir la situation financière de la revue. Cependant, les débuts de la coopérative seront laborieux et, suite à des dissensions internes, les Editions Rencontre s’affranchissent bientôt de la revue. Cette tentative se soldera donc par un échec.
Rencontre était «un métier fait par amour» et personne n’était payé. Bien que les difficultés financières soient invoquées au moment de mettre un terme à l’aventure de Rencontre, le déficit réel était très léger, la revue ayant réussi le tour de force de subsister par elle-même, sans le soutien des autorités ou d’institutions culturelles


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Rayonnement

Rencontre va connaître un rayonnement important, en Suisse romande d’abord, mais également en Suisse et à l’étranger. Dès le 3ème numéro, on annonce que la revue est distribuée en France (par la revue Empédocle avec laquelle elle entretient des relations); on la trouve d’ailleurs en vente dans quatre librairies parisiennes. Si l’on en croit les propositions d’abonnements, la diffusion s’élargit ensuite à la Belgique et à l’Italie. Parallèlement, la formation de divers «groupements d’amis de Rencontre » semble témoigner de cette expansion, au niveau national et, dans une moindre mesure, européen. Editeur des six derniers numéros, Pierre de Muralt essayera encore d’augmenter la diffusion, en distribuant Rencontre dans plusieurs librairies romandes.
Avant la parution du premier numéro, l’équipe, grâce à son travail préparatoire (Messmer était en charge de «recruter» les abonnés) s’était assurée 500 abonnements. La revue en totalisera bientôt plus de 800, soit une audience considérable à l’échelle romande. Bien qu’elle se veuille accessible à tous, Rencontre touche à l’évidence d’abord un public d’intellectuel, mais semble réussir à déborder ce cercle restreint.


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Textes programmatiques

L’ennemi de l’homme est la solitude. (...) Pourquoi faut-il que ce pays soit le pays de la solitude? Je me penche vers la fenêtre et je regarde. Il est incontestable qu’il est beau.(...) Un pays mieux que beau : humain. (...) Nous, nous y sommes restés longtemps, et la plupart du temps sans ressources. Alors? (...) On se suicide beaucoup chez nous. (…)
Et voici le Romand : un homme rogné. C’est un homme à qui il manque des ailes, au sens spatial du mot. Un homme qui n’est qu’un centre. Tassé le plus possible vers la ligne verticale du centre. (...) On a peur dans ce pays. D’un certain nombre de choses, mais surtout de retrouver sa solitude ou de s’écrouler si réapparaissent les aspirations qu’on a dû taire.(...) Le Romand n’ose pas reconnaître ses propres valeurs, à moins que la France ne les consacre. Complexe d’infériorité. Pourtant de grands écrivains vivent parmi nous, de grands poètes au lyrisme grave et prenant. On trouve «Même Sang» de Mathey pour un prix dérisoire lors d’une liquidation. Et si peu de lecteurs pour G. Roud, Chappaz. On préfère «Toi et moi» de Géraldy à l’ «Adieu» ou à «Verdures de la nuit», le «Commissaire Potterat» aux romans de J. Mercanton.
Cette revue n’est pas un parti : un parti est formé de gens qui sont les mêmes, et cette revue est faite de gens qui se ressemblent. Qui se ressemblent en outre par leurs passions, pas toujours par leurs idées. Ces gens, ce sont à la fois ceux qui l’établissent et ceux qui la lisent, et ceci doit être une rencontre, non un parallélisme. Un parti fait son métier qui est de la politique, et nous le nôtre qui est de l’art.(...). Nous disons de nous: je suis un peintre, je suis un écrivain, un cinéaste, comme on dit : un mécanicien.(...) Nous sommes des gens de métier. Cette revue est d’abord (acception chronologique) une revue de gens de métier. (...)
C’est une question de tempérament. Il y a un très beau titre de Ramuz, qui est : «Besoin de Grandeur». C’est le nôtre. Nous avons besoin de grandeur. Nous allons faire rire quelques hommes posés, mais nous nous sentons incapables d’être petits. (…) Alors quoi d’étonnant que la première et la clef de nos préoccupations soit l’homme.(...) Nous ne sommes pas tous d’accord les uns avec les autres sur le moyen de défendre cet être essentiel. Mais nous essayerons de ne pas le trahir.(…)
Nous n’acceptons de l’homme à venir qu’une image qui tienne compte de sa totalité.
Rencontre, éditorial, premier numéro, 1950


A RENCONTRE nous en avons fait l’expérience: qu’il n’y a plus aujourd’hui de littérature qui puisse être dissociée de la lutte effective, entreprise un peu partout dans le monde, pour libérer les hommes de toutes sortes de magies, de terreurs, d’esclavage.
A RENCONTRE nous nous en sommes toujours mieux rendu compte : qu’un écrivain n’est rien s’il n’est pas d’abord un homme décidé à lutter à sa manières – par le livre – conter toues sortes d’oppression, économiques, morales, idéologiques. Nous nous sommes toujours mieux rendu compte que le livre n’est qu’un instrument, un témoignage, et non une fin en soi.
A RENCONTRE nous avons pu mesurer à quel pont la Suisse, comparée à d’autres nations, jouissait de privilèges. Privilège, par exemple, de pouvoir nourrir et élever des enfants en paix, dans des conditions de santé favorable, loin de souvenirs terrifiants ou d’expériences quotidiennes atroces. Bien d’autres privilèges encore. Mais à RENCONTRE, aussi, nous avons pu mesurer à quel point ces privilèges sont difficiles à porter, à quelles tentations ils nous exposent : de paresse et d’égoïsme, d’indifférence à l’égard des grands combats qui se livrent ailleurs et dont notre sort en définitive, avec celui de la civilisation tout entière, dépend ; marque aussi de curiosité et d’imagination, oubli des possibilités créatrices de l’homme...
(…) comment pouvons-nous, en tant que Suisse, participer à la lutte générale en demeurant fidèles à nous même? La réponse même à cette question commande une attitude communicative. Disons-le sans ambages : nous avons besoin de nos lecteurs pour poursuivre notre effort et c’est pourquoi nous leurs demanderons de bien vouloir se joindre à nous. Qu’ils ne lisent pas seulement RENCONTRE, qu’ils veuillent bien aussi y écrire, participer aux débats que nous instituons, nous éclairer de leur opinion, nous faire part de leurs opposition comme de leur aspirations. Bref, rompre le silence. Les forces de destruction qui menacent le monde aujourd’hui sont terribles, mais il y a une force plus grande encore qui permet de lutter contre la destruction.
Rencontre, éditorial, numéro 13, mai 1952


Toujours la même erreur de base: ces personnages vivent idéalement, hors de toute situations, et non pas «en situation» ! et pour n’être pas dans la vie, ils sont dans la littérature, fruits d’une culture dévitalisée.
Cette interpénétration du paysage et de l’état d’âme souligne l’intention chez Mercanton de donner à son œuvre un caractère symphonique. (…) (La langue de l’auteur) ne tend presque jamais à déterminer, à fixer la réalité. Elle se veut incantatoire, submergeante comme une vague de musique, propre à mettre le lecteur en état de sentir les choses. Il en résulte, en fait, une pénible impression de flou et d’enflure ; la phrase qui se veut somptueuse, gorgée et palpitante, s’empêtre, stagne, et fait semblant de dire plus qu’elle ne dit.
Style «littéraire», et surtout facile.
Je m’en prends à un déploiement de faste qui date et qui sonne faux (…) Cela fatigue et irrite comme un encombrement. Cela est fabriqué. Nous demandons autre chose aux livres que ce genre de «littérature». Non pas que nous attendions de piètres romans populistes ou des récits à thèses socialistes, mais des textes qui puisent et se situent dans la réalité où nous avons à lutter. Or tous les défauts de La Joie d’amour proviennent – outre la volonté de faire grand – d’un parti pris de la convention esthétique et de la «vie intérieure».
H. Debluë, «Jacques Mercanton se trompe», Rencontre, n°13, mai 1952, rubrique « Notes», pp. 82-86


La direction du Théâtre municipal de Lausanne a pris dernièrement la décision de présenter, chaque année, une pièce d’auteur romand. Décision extrêmement heureuse, intelligente et, semble-t-il, propre à révéler des talents inconnus.
Or, on nous présente l’Affaire des Diamants, de Vincent-Vincent. C’est à décourager les plus belles intentions. Est-il vraiment impossible de trouver chez nous une seule pièce de quelque valeur ? On commençait à le croire, en descendant du Sixième Etage au niveau de J. Nicollier. On va finir par en être persuadé.
Il y a, dans l’Affaire des Diamants, une absence souveraine de parti pris, quant au choix du genre dramatique ; on passe curieusement de la reconstitution historique au romand policier à épisodes sournois, sans que l’on nous fasse grâce du cliquetis des menottes, ni des méchants juges à figure de bourreaux, il s’y mêle un drame sentimental dont la mièvrerie fait songer à H. Bordeaux. Il y a cette scène principale où le bon jeune homme, aimé de la tendre jeune fille dont il sait que le père est un assassin, décidé à ne jamais avouer son secret, le confie, après de nombreux actes, à une amie de sa mère, retrouvée par un miracle discret ; cependant qu’un noir policier est subrepticement caché derrière un paravent. O richesse d’invention ! Toute cette mixture est noyée dans la brume de la plus complète absence de toute valeur, de toute force, de toute puissance.
Il faut au public une puissance de joaillier pour supporter l’interminable chaîne des actes monotones, qui n’ont même pas le clinquant des bijoux faux. Mais, ce public est bien élevé : à la fin, sagement, il applaudit, comme d’autres s’étirent.
Parce que l’intrigue est située au XVIIe siècle, M. Vincent-Vincent, et là cela devient de la présomption, a voulu reconstituer, avec généralement ses propres moyens, le style du grand siècle : il en résulte un langage faux à crier, fade, indigeste. Du style classique, il n’a retenu que les longues périodes, mais il a oublié d’y mettre un peu de talent, pour les rendre acceptables et supportables.
On ne peut dire qu’il y ait des longueurs, dans cette œuvre. Il n’y en a qu’une, mais indiscontinue.
Comment, alors, juger les acteurs, romands eux aussi ? Comment juger de la valeur des soldats auxquels leur général (je m’excuse de cette image M. Vincent-Vincent l’a choisie lui-même, avec modestie. Qu’il en prenne pour son grade, ordonne, pour tout exploit, de faire des défilés, et sans fanfare ?
Je ne leur ferais pas l’injure de leur dire qu’ils ont été à la hauteur de la situation. Mais qu’on leur donne des pièces de valeur, et l’on pourra les critiquer.
J’allais oublier de révéler que cette pièce languissante se termine sur une phrase du meilleur comique (la seule) qui suffirait à relever le tout... si elle n’avait pas été imaginée par l’un des acteurs.
G. Wagen, «Le théâtre», Rencontre, n° 2, mars-avril 1950, rubrique «Notes» pp.91-92.


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Avis contemporains

En marge de l’hostilité manifeste des feuilles de droite (La Nation, l'hebdomadaire Curieux), Rencontre se heurte à l’indifférence de la majeure partie de la grande presse de Suisse romande, si bien que Debluë déplore que l’effort de la revue ne soit pas plus commenté en Romandie qu’en Suisse allemande ou italienne.
La revue présente elle-même, dans les «Pages des amis de Rencontre», une partie des réactions qu’elle suscite. Les avis sont à l’évidence partagés quant à cette nouvelle et ambitieuse revue. Les rédacteurs les consignent habilement en «pour» et «contre» tranchés, afin de dramatiser leur lutte pour un renouveau culturel romand. Les nombreux encouragements prouvent néanmoins qu’en dépit des critiques à l’endroit de leur jeunesse, ou, plus tard, de leurs positions politiques, les membres du comité de rédaction de Rencontre furent aussi considérés pour leur initiative et la qualité de leur travail. Les compliments vont parfois jusqu’à comparer leur périodique aux meilleures revues littéraires françaises.


Remi Quentin & Kirthana Wickramasingam

Sous-titre
Revue littéraire
Périodicité
bimestrielle au départ, puis moins régulièrement
Dates de parution
janvier 1950 - septembre 1953
Pagination
entre 80 et 100 pages
Format
14-21 (1950-1952) puis plus petit en mai 1952- août 53
Année de fondation
1950
Lieu d'édition
Lausanne
Rédacteur responsable
Henri Deblüe (à effacer)
Editeur
mention : "éditée à Lausanne six fois par année"
Imprimeur
Imprimerie Ganguin & Laubscher S.A. Montreux
Prix
2.20CHF au numéro, 12.- abonnement annuel / numéro double : 3.50CHF
Remarque
Maurice CHAPPAZ (1916 - 2009)

Valaisan né à Lausanne, neveu de Maurice Troillet, Maurice Chappaz grandit et étudie en Valais. Bien que déjà reconnu alors, l’écrivain et poète de la terre valaisanne (Testament du Haut-Rhône, 1953; Chant de la Grande-Dixence, 1965; Portrait de valaisans, 1965) publiera fréquemment dans Rencontre, signant aussi quelques essais critiques. Il épousa l’écrivaine Corinna Bille en 1947 et son œuvre sera plus tard récompensé par les plus prestigieux prix helvétiques. Outre ses nombreux livres, il est l’auteur de traductions de Virgile.

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Henri DEBLUË (1924 - 1988)

Initiateur et directeur de la revue Rencontre, Henri Debluë est né à Montreux en 1924. Au terme de l’aventure de Rencontre, où il témoigne de son intérêt pour le théâtre et les spectacles, il deviendra professeur de français au Collège. Publiant des traductions et des récits, Debluë se fera très vite connaître comme auteur dramatique, ses nombreuses pièces de théâtre trahissant un écrivain préoccupé de justice sociale (Force de loi, 1959; La passion de Job, 1978). On lui doit également une étude critique sur les romans de Bernanos et un roman relatant la vie intellectuelle de la Romandie pendant et après la guerre (Les cerises noires, 1988).

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Michel DENTAN (1926 - 1984)

Féru de littérature allemande et de philosophie, Michel Dentan fait sa spécialité des essais à dimension éthique. Après Rencontre, il rédigera une thèse sur Kafka et enseignera la littérature française à l’Université de Lausanne, tout en poursuivant parallèlement une activité de critique littéraire – ses travaux ont porté entre autres sur Ramuz.
Il sera également directeur littéraire des éditions de l'Aire de 1966 à 1970.

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Georges HALDAS (1917 - 2010)

Né à Genève le 14 août 1917 de père italo-grec et de mère suisse, Georges Haldas est un poète et écrivains membre du comité de Rencontre dès le 12ème numéro de novembre 1951. Il étudia les lettres à l’université de Genève puis consacra sa vie à l’écriture. Ecrivains engagé, il dénoncera «tout ce qui nuit à l’égalité et la la dignité des hommes». Durant la guerre froide, il sera fortement favorable à une coexistence pacifique avec l’URSS, opinion qui transparaîtra dans la revue Rencontre. L’écrivain a publié une soixantaine de livres et a reçu le Prix Schiller en 1971 et 1977. Il est décédé le 24 octobre 2010 au Mont-sur-Lausanne.

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Ecrivain né à Genève, d’origine suisse par sa mère et grecque par son père. Il a été l’élève d’Albert Béguin au Collège de Calvin et a suivi les cours de Marcel Raymond à l’Université de Genève. Ses premiers poèmes regroupés sous le nom de Cantique de l’Aube ont paru dans les Cahiers du Rhône.

Florence Bays

Jean MESSMER (? - ?)

Se considérant comme catholique et se passionnant alors pour le jazz, Jean Messmer est le membre de Rencontre qui penche le moins à gauche. Il s’installera par la suite en Afrique.

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Jean-Pierre SCHLUNEGGER (1925 - 1964)

Né à Vevey en 1925, Jean-Pierre Schlunegger compte parmi les rédacteurs de Rencontre qui y publieront le plus. Tourné vers le romantisme allemand et la poésie (fervent admirateur de Hölderlin), il milite pour l’engagement du poète. Il se donnera la mort en 1964, laissant de nombreux recueils de poèmes (De l’ortie à l’étoile, 1952; Pour songer à demain, 1955).

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Yves VELAN (1925 - ?)

Né à Saint-Quentin (France), de mère française, Yves Velan est membre du Parti du Travail à l’époque de Rencontre. Il écrit dans ce cadre de nombreux essais critiques, engagés et virulents. Ses prises de position lui valent une interdiction professionnelle dans le canton de Vaud, ce qui l'obligera à s'installer à La Chaux-de-Fonds où il enseigne au Gymnase. Son premier roman, Je, publié au Seuil en 1959, sera accueilli avec enthousiasme par la critique française, recevant notamment les louanges de Roland Barthes. Il enseignera la littérature aux Etats-Unis et publiera des romans très différents, mettant en cause la réalité humaine de l’époque toujours avec la même exigence de rigueur. Il fut considéré comme l’un des écrivains suisses romands les plus novateurs de sa génération.

 

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Georges WAGEN (? - ?)

Seul étudiant en droit au sein du comité de rédaction de Rencontre, Georges Wagen remplit le rôle d’administrateur de la revue avant d’être remplacé par Marc Jaccard. Plus âgé que les autres rédacteurs, Wagen s’intéresse surtout aux spectacles. Il publiera son unique pièce de théâtre dans les deux premiers numéros de Rencontre avant de se détourner de la littérature et de poursuivre une carrière juridique.

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Références bibliographiques de la littérature secondaire

  • FORNEROD, Françoise, « Chappaz et l’aventure de Rencontre. Entretiens avec Henri Debluë », Ecriture, n° 27, 1986, pp. 203-206
  • LANG, Anne-Claude, Une aventure littéraire audacieuse: Rencontre , Genève : Mémoire de licence, 1986
  • MEIZOZ, Jérôme, « Un lieu d’engagement littéraire en Suisse romande: la revue Rencontre (1950-1953) », in Formes de l’engagement littéraire (XVe-XXIe siècle), Lausanne : Antipodes, 2006, pp. 171-182
  • VALLOTTON, François, Les Editions Rencontre 1950-1971 , Lausanne : Editions d'En Bas, 2004